J'avais quatre ans, j'étais l'enfant la plus choyée au monde, et pour la première fois, je su ce que c'était que d'avoir un ami. Rien que pour ça, je délaissai mes livres à colorier et rangeai mes rêves de princesse afin de m'attarder à cette nouvelle découverte qu'était la cohabitation enfantine. C'était quelque temps avant de fréquenter l'enfer, communément appelé école que je connus dès lors, peu après cette expérience.
Par la suite, il ne se passa pas grand chose, hormis peut-être le fait que je perdai cet ami et que je devins, pour des raisons qui m'échappaient, la risée du groupe. À dire vrai, je n'en avait strictement rien à faire: tout ce qui m'importait était de comprendre pourquoi, celui qui jadis fut mon unique confident, celui avec qui je dépensais des journées entières à faire semblant que nous étions les héros du monde, à cet instant, se joignait à cette masse grossière d'enfants tous aussi insignifiants les uns que les autres.
Inlassablement, je me joignais, jour après jour, à son cercle d'insignifiants qui me jauchaient avec la même considération que je leur portais (c'est-à-dire très peu) dans l'espoir naïf qu'il m'adresse un jour la parole. Ce jour ne vint pas. Pire: quand je portais avec insistance mes yeux sur lui, il détournait vivement le regard et feignait ne pas m'avoir remarquée. Ce n'est que beaucoup plus tardivement que j'interprétai réellement sa réaction comme étant de la honte.
Incapable de considérer sérieusement son désintérêt, mes pensées allèrent ainsi: peut-être, après tout, tient-il à ses copains futiles et desire préserver leur estime, chose qu'il ne peut obtenir en s'affichant publiquement avec moi. Cela ne signifie pas qu'il m'ait oubliée, qu'il tire un trait sur nos aspirations secrètes, nos promesses sacrées. Non, il joue forcément la comédie, voilà.
Je ne lâchai donc pas prise et continuai de les épier, ou sinon, de les regarder de très près. J'admirais secrètement leurs jeux de guerres, leurs remarques complices et je me surpris même à rêver de pouvoir un jour faire partie de leur clan. Mais cela était impensable, car j'étais une étrangeté et j'en étais consciente: je devais me résoudre à n'être avec eux que par le biais de mon imagination.
Un jour alors que le doute martelait mon esprit, je le rencontrai dans un magasin accompagné de sa mère, isolé de tous les autres insignifiants. Je m'avancai, enthousiaste, devant sa silhouette indifférente.
- Es-tu toujours mon ami?
- Non.
J'avais cinq ans. Je ne le savais pas encore, mais j'étais pour la première fois victime de l'enracinement profond, irrationnel, de mon attachement.
Je ne me souviens pas de souffrance significative. Je sais seulement que tout devint utopie, que je me barricadai du monde extérieur. Je n'avais plus besoin de personne. C'était merveilleux.
Fière de mon statut de souffre-douleur, je me présentai devant le directeur et lui confiai, avec une satisfaction contenue et ma mine déconfite calculée: Personne ne veut de moi.
La plupart aurait sans doute éprouvé de la pitié envers moi. Or, je n'étais vraisemblablement pas à plaindre. Mon isolement ne représentait que la machination détournée par laquelle je commençais à m'élire en tant qu'être marginal.